Comprendre la brutalité policière (Pr Malick Ndiaye)

Ce qui se passe au Sénégal doit être compris comme la restauration de l’autorité de l’État dans un pays où l’ordre et la sécurité sont constamment menacés par le peu de respect dont bénéficient nos forces de police. Michel Foucault disait au sujet de la répression policière qu’elle faisait : « partie de ce qu’on pourrait appeler dans le métier de policier la « prime de plaisir ». Se payer un gauchiste, surtout quand il est jeune (…), cela fait aussi partie du salaire. D’ailleurs, sans cette prime, la police ne serait pas sûre. » Et c’est pour cela que lorsque le rapport de force lui est favorable, tout gouvernement réagit avec une violence à laquelle il donne une « forme imagée et théâtrale. »
Beaucoup de Sénégalais demandent davantage de fermeté face aux incivilités, aux agressions, à l’insécurité. Il faut comprendre que les « illégalismes tolérés » sont souvent le lit de délits plus importants. Nous avons un système qui nous offre certaines libertés, mêmes si ces libertés sont de plus en plus relatives, sous le gouvernement actuel. Mais qu’en faisons-nous réellement ces libertés ?
Il ne s’agit pas de juger la brutalité policière en elle-même. Tout le monde est d’accord que c’est une violation flagrante des droits humains. Mais au-delà de la condamnation ou de sa justification morale, il s’agit de comprendre pourquoi à lumière des événements actuels, cette violence est une option.
Remplacer le gauchiste par le jeune, le manifestant, le chauffeur de taxi, le politicien, etc. permet de comprendre le regard que les forces de l’ordre pose sur la population sénégalaise. Les acquis de la démocratie ont cultivé dans notre pays une indiscipline et un manque de civilité absolument insupportables à leurs yeux. Les images que nous avons vues sont choquantes, mais en même temps, elles nous rappellent aussi l’absolue nécessité de respecter nos institutions et la loi. Aucun Sénégalais ne peut prétendre ne pas être au courant de la communication gouvernementale et des appels à la limitation de la circulation. Une démarche de « pédagogie » ou de « négociation » avec les violateurs du couvre-feu ne conforterait-t-elle pas le « je m’en foutisme » et le « maslàa », supports de l’impunité au Sénégal ? Peut-on imaginer des amendes à ceux qui ne respectent pas le couvre-feu ? On sait que le système des amendes n’a jamais été dissuasif au Sénégal, pour des raisons à la fois économiques et comportementales. Quid des arrestations ? A une période de confinement est-il réaliste de regrouper de manière aléatoire des centaines de personnes pour une infraction liée au vagabondage ?
Contester l’action de la police aujourd’hui c’est contester notre droit à la sécurité, c’est approuver des actes de défiance face à la force de la loi. C’est une position perverse au regard des enjeux.
La brutalité politique, regrettable souvent, nécessaire parfois, peut être lue ici comme un désir de restaurer l’autorité d’un État auquel beaucoup n’accordent plus de crédit. Nous avons besoin de cette fermeté dans l’application des lois (sans discrimination), pour qu’enfin le citoyen s’interroge autant sur ses obligations civiques que sur ses droits constitutionnels. La pérennisation de nos libertés est à ce prix. Et l’expression « sans discrimination » est importante car il va sans dire qu’à l’occasion, les policiers consommeront avec la même délectation leur prime de plaisir lorsqu’ils seront en face « d’autorités » qui ne respectent pas la loi. Mais ont-ils cette liberté d’action ?

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