Corona, relations avec Macky, nouvel album : les notes dé-confinées de Baba Maal

Ses sorties dans la presse sont une denrée rare. A la faveur du semi-confinement dans lequel il se trouve, comme du reste tous les Sénégalais, et de la sortie de son nouvel album, Baba Maal a accepté, de bon cœur, d’accorder un entretien exclusif à Walf Quotidien. De ce nouvel album, de sa vie de semi-confiné, de ses relations avec Podor et Mbounk (Toubab Dialaw) ainsi que de celles avec Macky Sall dont il avait reçu un cadeau qui avait buzzé –comme on dit dans le jargon des branchés- le lead vocal du Daande Leñol nous entretient. Sans masque !

En pleine pandémie du coronavirus, alors que toutes les activités culturelles sont en veilleuse, vous avez sorti un album intitulé C’est la vie. N’êtes-vous pas en décalage ?

Baba MAAL : Pas du tout ! Je ne suis pas du tout en décalage. Parce que je ne pense pas que cette pandémie doive freiner toutes les activités. Ce qu’elle peut, peut-être, freiner, ce sont les activités de prestation devant un grand public. Lesquelles peuvent mettre les personnes en danger. C’est pourquoi,  j’ai demandé à ce qu’on déprogramme la célébration des 35 ans du Daande Leñol qui était prévue au mois de mars pour la renvoyer au mois de mai. Quand j’ai vu que, même à cette date, ce n’était plus possible, on a renvoyé jusqu’à nouvel ordre. Parce que si on sort de cette situation, cela ne nous empêchera pas de célébrer les 35 ans de l’orchestre. Aujourd’hui, la pandémie nous commande de réfléchir. Parce qu’il y a beaucoup de choses qui nous intéressent. Elle nous a démontré que chaque peuple s’occupe de son pays, l’Union européenne s’occupe de l’Europe et nous les Africains, il est imminent pour nous de nous donner la main pour faire face à de telles situations.

Donc, quelle était l’urgence de sortir un album ?

Il fallait sortir l’album parce que les gens voulaient entendre des messages. L’autre aspect, c’est la nature de l’album. Ce n’est pas un album dansant, c’est plutôt un album d’écoute, de réflexion et de thèmes.

Depuis quelque temps dans le monde des artistes, la mode, c’est de sortir des singles. Vous, vous mettez sur le marché un album. Est-ce que le pari n’est pas risqué ?

Non. Ceux qui sortent des singles ce sont des jeunes artistes qui font la tendance de leur calibre. C’est-à-dire sortir des singles pour se maintenir sur le marché et pousser à la promotion de leur art. Des musiciens comme moi et de grands artistes comme Youssou Ndour, Salif Keita ou Angélique Kidjo, nous sortons des albums. Parce que notre génération est une génération d’albums. Nous ne sortons pas des singles tous les 6 mois. Nous sortons des albums pour tous les trois ans ou les quatre ans. C’est notre niveau dans l’industrie de la musique qui nous y oblige. Donc, la distribution change, parce que les contextes ne sont plus les mêmes. On ne sort plus des Cd, mais on sort des albums. En définitive, je pense que chacun sort avec son calibre.

Et votre album, parlons-en ? Quelle est sa particularité du point de vue de la forme et du contenu ?

C’est un album très personnel, contextualisé avec la pandémie de la Covid-19. C’est un album de Baba Maal, comme je l’ai souligné lors de la conférence de presse. C’est un album où j’ai mis les guitares en avant dans mon studio avec des techniciens en période de confinement, bien qu’on ait commencé depuis 2 ans à travailler sur cet album. C’est un album  que j’ai travaillé au niveau du studio avec des techniciens qui mettent en avant mon jeu de guitares. Donc, si vous écoutez l’album, toutes les guitares qui y ont été utilisées, presque la totalité c’est moi qui les ai jouées. Si vous regardez les chœurs aussi à 90 %, c’est comme ce que faisait Michael Jackson. J’ai expérimenté sur tous les leads pour que je puisse sortir tout ce que je veux en matière de chœurs. Parce que, des fois, on met des chœurs et on appelle d’autres artistes pour les ressortir. Malgré tout, cela ne ressort pas de la même manière. Ce, alors qu’on a la possibilité, avec des voix graves, aigües qui se complètent… S’il écoute, le mélomane dit qu’il y a cent personnes qui ont fait les chœurs. Cela se retrouve dans la «tropicalité» des chansons comme Africa United ou C’est la vie. J’ai eu aussi la satisfaction de musiciens très talentueux comme Assane Ndoye à la guitare dans certains titres, il y a Cheikh Ndoye qui a créé un instrument de base. Si on écoute, on a l’impression que c’est une basse alors que c’est un ngoni. Tout récemment, nous avons fait un concert formidable au Metropolitan Museum de New-York, lui seul et moi avec mes quatre guitares. Donc, j’ai voulu exploiter tout ce côté que je n’avais pas exploité jusqu’ici. C’est un album d’écoute, de mélodie et d’ouverture. D’ouverture, parce qu’on peut dire que Baba Maal est un musicien poular mais si on écoute bien, on voit que certains titres viennent de chez les wolofs, les mandingues, etc. Il y a certains rythmes comme le Ndaga, le Ngoyane du Sine-Saloum. Donc ce sont des titres que les gens ont connus de Baba Maal, qu’ils n’ont pas réécoutés depuis longtemps. Ce sont aussi des sonorités qui m’ont plu durant toute ma carrière, que j’écoute quand je voyage au Sénégal et en Afrique de l’Ouest, que j’ai essayé de remettre en boite.

Des musiciens comme moi et de grands artistes comme Youssou Ndour, Salif Keita ou Angélique Kidjo, nous sortons des albums. Parce que notre génération est une génération d’albums. Nous ne sortons pas des singles tous les 6 mois.

Combien de titres composent l’album ?

Il est composé de 15 titres.

Vos derniers produits ont été marqués par les envolées mélodieuses et envoûtantes de Mamaa Gaye qui est décédé récemment. Comment vous vous y êtes pris pour combler ce vide ?

Mamaa Gaye a joué dans cet album dans le titre Mauritanie qui est un clin d’œil à ce pays qui m’a beaucoup soutenu, aussi bien la communauté poular que la communauté maure. Il y a beaucoup d’artistes maures qui m’ont rejoint dans le festival Blues du fleuve que j’organise à Podor. Donc j’ai parlé de la Mauritanie et j’ai écrit le texte en français en disant que mon esprit voyage au-dessus des dunes de la Mauritanie. Et je me suis permis de souhaiter à la Mauritanie de vivre dans la paix et dans la cohésion sociale. Le jour où cette cohésion sociale  existera entre toutes les communautés -cela ne veut pas dire qu’il y a toujours de la barbarie- je pense que la Mauritanie, avec toutes ses ressources, retrouvera, un jour, son leadership dans le concert des pays émergents.

Vous avez la réputation d’être un voyageur devant l’éternel. Comment vivez-vous votre confinement à l’intérieur des frontières du Sénégal pendant tout ce temps ?

Tout le monde sait que si je ne vais pas en tournée et que je n’ai pas de concerts à l’extérieur, je suis très casanier et je suis entre mon salon et mon studio d’enregistrement. J’écris tout le temps, prends ma guitare et fais venir les techniciens. Même si, avec le confinement, beaucoup de choses me manquent, surtout la scène. Car, moi je suis un musicien de scène et le Daande Leñol est un groupe qui s’est perfectionné à partir de la scène. Il y a, certes, les albums et autres. Mais, ce qui a propulsé le Daande Leñol, c’est le spectacle, parce qu’il y a la chorégraphie, les costumes, cette façon de jouer sur de grands festivals. On était programmé dans beaucoup de festivals. On avait déjà 8 pays qui étaient prêts à nous accueillir dans l’espace francophone. Et on avait aussi initié une tournée nationale dans toutes les régions du Sénégal. Donc, je ne dirai pas que tout ça est tombé à l’eau mais cela doit attendre un moment beaucoup plus propice. J’accepte le confinement comme tous les Sénégalais. Nous, en tant qu’artistes, nous pensons qu’on a beaucoup été handicapé par cette situation du coronavirus. Mais, c’est tout le monde qui a été handicapé. Nous prions pour que cela puisse devenir un vieux souvenir et qu’on retrouve vraiment le public. Tout ce qui nous intéresse, c’est d’être en contact avec le public pour pouvoir tâter son pouls quand nous jouons des morceaux que nous avons créés.

Est-ce possible de quantifier l’impact de la pandémie sur vos activités ou sur les affaires de Baba Maal qui est souvent présent sur l’international ?

Si on débriefe, hormis les 35 ans du Daande Leñol, je donne tout simplement un exemple. Il y a un groupe avec lequel je collabore et nous avons déjà un album qui est prêt et qui doit sortir. On devait caler quelques dates au Canada, aux Etats-Unis, à Londres. C’est un groupe qui joue souvent devant 80 mille personnes. Ce qui veut dire que tout cela  a été arrêté. Et on avait préfinancé beaucoup d’argent pour préparer cette tournée. Il y a les frais de logements dans les hôtels, les avances sur billets d’avions dans les agences de voyage, etc. Quand on bouge avec ce groupe, on n’est pas moins de 145 personnes. C’est immense. Même les cuisiniers voyagent avec nous. Parce que c’est un groupe qui a cette dimension. Donc si on investit tout cet argent -et je fais partie de ceux qui investissent, parce qu’on y va en collaboration- on se retrouve avec des dépenses qui n’ont pas été récupérées. On ne sait pas si on pourra récupérer cet argent ou pas. Qu’est-ce qu’il va falloir choisir comme porte de sortie ? Faut-il chercher un autre planning, parce qu’on ne sait pas quel sera l’impact du coronavirus dans le showbiz international ? Une chose est sûre : c’est le digital qui va prendre beaucoup plus de place.  Nous avons fait un concert en Inde qui a été suivi par plus de 100 millions de personnes. C’est peut-être cela qui sera le futur de la musique. Mais, nous ne savons pas encore. Donc tous les musiciens sont impactés et les grands groupes qui avaient calé de grands rendez-vous sont davantage plus impactés. Mais Dieu merci, on a quand-même certains revenus qui nous permettent d’exister.

Quand Baba Maal est au Sénégal, il a trois destinations : Dakar, Toubab Dialaw et Podor, sa ville natale. Quel attachement vous lie avec chacune de ces localités ?

Toubab Dialaw, c’est la route de Yène. J’habite à Mbounk Bambara, vers Dougar. C’est un espace où je peux faire mes répétitions avec mes musiciens quand j’ai un spectacle à préparer et le studio d’enregistrement est à côté. D’ailleurs, pour votre information, le tube de Black Panthers qui a gagné le Grammy Awards a été enregistré ici, dans cette maison. C’est dire qu’il y a une possibilité de faire ici plein de choses sur le plan culturel et le business au niveau de Toubab Dialaw. Et tout le monde sait aussi que Dakar c’est là où les gens vivent mais Podor, c’est ma ville natale. Je pars là-bas pour voir la famille, les amis et les parents. Il y a aussi, sur place, le projet Nann ka qui a pris son envol. Depuis un an et demi, nous avons, avec la Saed et le Fongip, en collaboration avec Pamecas, commencé un projet agricole. Nous avons mis des parcelles à la disposition des populations de toutes les couches de Podor. Elles ont fait les premières récoltes. Pendant cette période du coronavirus, les gens étaient très heureux d’avoir cet outil qui participe au développement. On ne peut pas mettre sur pied quelque chose comme ça et ne pas aller voir comment ça marche. Mon espoir c’est de voir tout cela être démultiplié sur le long de la vallée, partout au Sénégal et en Mauritanie avant d’aller, plus tard, dans d’autres localités. Parce que Nann ka est en train de devenir une fondation de Baba Maal sur le plan international. Parce que je commence à être reconnu au niveau de l’Angleterre en tant que fondation internationale qui appuie l’agriculture, l’élevage, la pêche, la culture comme locomotive et l’accès aux nouvelles technologies. C’est un rêve de Baba Maal au sortir de ma collaboration avec des organisations non gouvernementales qui m’avaient convié à une rencontre du G8 pour parler du développement de l’agriculture au niveau de l’Afrique, pas seulement au niveau du Sénégal. Et j’avais pensé, au sortir de cette rencontre, mettre sur pied quelque chose de mieux organisé parce que des partenaires allaient me rejoindre.

«Tous les musiciens sont impactés et les grands groupes qui avaient calé de grands rendez-vous sont davantage plus impactés. Mais Dieu merci, on a quand-même certains revenus qui nous permettent d’exister. »

 

Vous avez perdu, coup sur coup, votre ami et ex-manager Mbassou Niang, votre guitariste, Mamaa Gaye et votre fils, Oumar. Comment avez-vous vécu ces différentes épreuves ?

En tant que musulman, j’accepte la   Décision divine. Ce sont des choses  auxquelles on ne s’attend pas. On fait tout pour garder ses amis et ses frères. Mais quand Dieu veut les reprendre, on n’y peut rien. C’est pourquoi, dans l’album Souvenir numéro 5, il y a un morceau dédié à Mamaa Gaye. J’ai aussi associé le guitariste de Abou Diouba. Parce que, pour moi, c’est comme une génération de guitaristes qui se ressemblaient, qui jouaient à peu près la même chose et qui se connaissaient. Quand Kawning Cissokho est parti, on a pensé que personne ne pouvait plus le remplacer. Je ne pense pas que demain j’irai chercher un guitariste pour remplacer Mamaa Gaye. Je préfère que son mythe reste. C’est une race d’individus qui viennent un moment, vivent au même moment et partent au même moment en laissant quelque chose à la postérité. Les autres pertes aussi, je les accepte humblement. J’ai perdu des personnes aussi chères que Mamaa Gaye, parce que j’ai perdu ma mère, mon fils. Mais c’est la vie comme je le dis dans l’album. Tout ce qu’on vit actuellement ne peut se passer que dans la vie. Les pertes, les joies, les déceptions et les leçons qu’on en tire, la   trahison de certaines personnes, etc. Tout cela fait partie de la vie.

Quelle est votre relation avec le président de la République, Macky Sall ?

Beaucoup de personnes savent, au niveau du Sénégal, que quand le Président Macky Sall faisait sa tournée économique au niveau du Fouta, il est venu me rendre visite. Cela a surpris beaucoup de personnes et témoigne d’une certaine affection. C’est un jeune frère, bien qu’il soit le Président de tous les Sénégalais. Il est aussi comme beaucoup de générations issues de ma communauté. Et je sais que la majeure partie d’entre eux, sinon la presque totalité d’entre eux, ont connu leur background  culturel à partir du Daande Leñol. Quand j’étais à l’université, ce sont mes cassettes qu’ils écoutaient. Ils venaient me trouver au stade Amadou Barry pour se glorifier en disant que oui nous avons notre Baba Maal qui chante nos grands-pères, nos villes, villages et nos héros, etc. Quand je regarde le chef de l’Etat, je sens qu’il y a cela en lui. Je ne suis pas politicien. Mais, durant la dernière campagne, je l’ai accueilli à Podor. C’est quelqu’un qui respecte ma culture. Je parlais tout à l’heure des Blues du Fleuve. A chaque édition, il nous reçoit et nous met en rapport avec tous les ministères concernés pour que cela soit une réussite. Parce que les Blues du Fleuve ne sont pas seulement un festival de musique. C’est aussi un festival à thèmes. Tous les ministères qui sont concernés par ces thèmes nous rejoignent. Et cela passe par le président de la République. Donc, c’est quelqu’un que je respecte.

«Je ne pense pas que demain j’irai chercher un guitariste pour remplacer Mamaa Gaye. Je préfère que son mythe reste. C’est une race d’individus qui viennent un moment, vivent au même moment et partent au même moment en laissant quelque chose à la postérité.»

Récemment, vous avez reçu de sa part en cadeau une voiture de marque qui a fait le buzz. D’aucuns ont pensé que, vu votre fortune, vous n’étiez pas dans la catégorie des nécessiteux qui doivent bénéficier de largesses présidentielles. Comment tout cela est arrivé et comment vous avez apprécié tous les commentaires qui ont suivi sur les réseaux sociaux ?

Ce n’est pas une largesse présidentielle. C’est un don plutôt amical. Je peux citer un exemple. Quand le président de la République devait recevoir un prix en Allemagne, il voulait être accompagné par un bon nombre de Sénégalais, parce que c’est le Sénégal qui était à l’honneur. Et quand il m’a mis au courant de cela, je n’ai pas hésité à l’accompagner. Pourtant j’avais un concert à Londres. Mais, j’ai payé mon propre billet d’avion pour aller le soutenir et être à ses côtés pour recevoir ce prix. Youssou Ndour y était aussi. Donc, ce n’était pas pour de l’argent. Donc quand moi je le fais je ne vois pas pourquoi pas lui aussi ne le ferait pas pour moi. On est dans le cadre de relations humaines. Beaucoup de personnes étaient prêtes à acheter des voitures pour moi pour me dire qu’elles compatissaient à cette perte (sa voiture avait pris feu sur l’autoroute à péage, Ndlr). Ce n’est pas la voiture qui était importante, mais le danger que je courais. Je sais que je suis dans le cœur de beaucoup de sympathisants et de Sénégalais. Chacun essayait de faire quelque chose pour me soutenir. Je dois préciser que, avant que le Président Sall ne le fasse, moi-même j’avais déjà acheté une 4X4. Mais, la voiture qu’il m’a offerte est très symbolique. Je l’en remercie et demande aux Sénégalais, des fois, de ne pas faire des confusions entre un acte pour essayer d’avoir quelqu’un dans sa poche et un acte altruiste destiné à soutenir moralement quelqu’un. Le président de la République est un être humain, il a le droit d’avoir des sentiments envers telle ou telle personne.

 

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