Dr Gerard Calixte Fayemi, gynecologue : «Il faut, au moins, 1 voire 2 millions Cfa pour accéder aux techniques de traitement à la procréation médicalisée»

A partir de quel moment peut-on considérer une femme mariée comme infertile ?
On parle d’infertilité dans un couple lorsque les mariés sont restés à peu près un an voire 14 mois avec des rapports sexuels sans grossesse. Les rapports réguliers doivent avoir une fréquence de trois fois par semaine. C’est dans ce cadre que, si au bout de ces 14 mois, il n’y a pas grossesse, on peut déclarer que le couple est infertile.
Et quelles sont les causes de l’infertilité féminine?
Les causes fondamentales sont souvent liées à des infections du côté de la femme et même du côté de l’homme. Et souvent ce sont des infections sournoises et non traitées qui peuvent aller jusqu’à l’obstruction des trompes de la femme. Mais les causes infectieuses peuvent intervenir à 50 %. Il y a aussi des causes liées à des problèmes environnementaux. Aujourd’hui, 40 % des causes sont d’origine masculine, 40 % d’origine féminine et 20 % de causes qui sont indéterminées. Il y a des couples qui n’arrivent pas à féconder et à un certain moment se séparent, parce qu’il n’y a pas de grossesse et la pression familiale les pousse au divorce. Mais après la séparation chacun se marie de son côté et arrive à avoir un bébé.
Est-ce que les femmes ont cette habitude de voir un gynécologue lorsqu’elles rencontrent des problèmes pour procréer ?
Les femmes n’ont pas la culture d’aller voir souvent un gynécologue. Mais je pense que les choses sont en train de changer. Le constat qu’on a fait, c’est que c’est la femme qui vient en premier lieu pour se faire consulter. Parce que dès qu’un couple se marie et que des années après, il n’y a pas de grossesse, on indexe la femme. Donc, c’est elle toujours qui vient se faire consulter et en venant elle amène le mari. Parce qu’il faut savoir aussi que les hommes sont souvent réticents à venir consulter un gynécologue. Il y a un couple que je traitais et qui a fait 23 ans sans avoir un enfant. Il a fait toutes les analyses mais la femme n’arrive pas à tomber enceinte. Donc il faut se consulter très tôt sinon même les chances d’avoir un enfant s’amoindrissent surtout quand la femme prend de l’âge à 38 voire 40 ans.
«Aujourd’hui, 40 % des causes sont d’origine masculine, 40 % d’origine féminine et 20 % de causes qui sont indéterminées»
Y’a-t-il des techniques médicales qui permettent aux femmes infertiles de procréer ?
Bien sûr ! Il faut poser le diagnostic très tôt. Mais il faut que les couples sachent qui consulter et où. Les premiers contacts c’est souvent les sages-femmes. Et il faut une formation à ce niveau pour que les sages-femmes puissent identifier très tôt le problème pour voir si c’est au niveau de la femme ou de l’homme. Il y a une dame qui est venue se faire consulter, ici. Pendant 23 ans, son mari n’a pas fait de spermogramme. Il faut qu’on arrive à identifier le problème et aller très vite dans le traitement. Et, à ce niveau la Société sénégalaise de fertilité que je dirige a un travail énorme à faire. Il faut qu’on organise des séminaires d’information et de sensibilisation avec les sages-femmes et nos collègues médecins pour mieux les outiller sur l’identification d’un couple infertile.
Est-ce que le service de gynécologie est aussi accessible à toutes les femmes ?
Malheureusement, c’est un problème qui est là. C’est très difficile. Ce qui est plus intéressant c’est d’avoir un gynécologue dans chaque coin du pays. Et cela n’est pas encore le cas. Et c’est un problème de répartition des compétences. Beaucoup de spécialistes veulent rester à Dakar. Donc une femme qui habite loin de la capitale, si elle n’arrive pas à avoir d’enfant, la première chose c’est d’aller consulter un marabout ou un tradipraticien. Elles prennent des produits qui bouchent toutes les trompes. Le manque d’accès aux spécialistes aggrave la situation.
Dans ce cas, quel appel lancez-vous aux autorités qui ont en charge la Santé ?
Il existe des structures compétentes comme la Direction de la santé de la reproduction. Elles doivent apporter des réponses à cette question. Aujourd’hui, on peut considérer que, à peu près, 18 à 20 % des couples qui consultent un gynécologue le font pour des questions d’infertilité. Il n’y a que la moitié c’est-à-dire les 10 % qui ont un accès financier aux soins qui peuvent identifier les causes de leur infertilité. C’est le premier problème que nous avons. J’avoue que le coût est très élevé et il constitue un frein énorme à l’accessibilité des soins. Dans le cadre de l’aide à la procréation médicalisée, les médicaments, les traitements, les techniques de fécondation, etc… coûtent très cher.
«Une femme qui habite loin de la capitale, si elle n’arrive pas à avoir d’enfant, la première chose c’est d’aller consulter un marabout ou un tradipraticien. Elles prennent des produits qui bouchent toutes les trompes»
Peut-on estimer à peu près le coût ?
On peut considérer, aujourd’hui, qu’un couple qui veut accéder aux techniques de traitement à la procréation médicalisée doit dépenser au moins un million voire 2 millions F Cfa. Les médicaments coûtent excessivement cher sans compter les frais de laboratoire. Chacun d’entre eux peut aller jusqu’à 800 mille F Cfa sans compter les bilans et autres. Donc il faut qu’on fasse un effort pour amener les pouvoirs publics à diminuer le coût des médicaments. C’est le prochain combat de la Société sénégalaise de fertilité. On ne peut pas comprendre qu’un médicament vendu au Sénégal coûte 3 fois plus cher qu’en Tunisie. Ce n’est pas possible. Il faut mettre en compétition aussi tous ces pays qui fabriquent ces médicaments. On se tourne de plus en plus vers les produits français alors que les pays asiatiques notamment la Chine, surtout l’Inde fait des propositions qui sont moins chères. Nous ne voulons pas une médecine sélective où seuls ceux qui ont les moyens peuvent accéder aux soins de santé.
Est-ce qu’il y a des couples qui abandonnent les traitements en cours parce qu’ils n’arrivent plus à supporter les frais ?
Oui bien sûr. Ils sont très nombreux d’ailleurs. 30 % à 40 % des couples arrêtent les traitements parce qu’ils n’ont plus les moyens financiers de supporter les frais. Il y a des femmes qui vendent tous leurs bijoux pour se payer les techniques de procréation. Il y a même une femme qui a vendu sa voiture pour se faire traiter. Parmi mes patients, il y a deux jeunes couples qui m’ont dit que, franchement, ils ne peuvent plus supporter le coût du traitement. Si vous prenez l’ensemble des couples qui sont candidats à l’aide à la procréation médicalisée, la moitié abandonne faute de moyens. Il faut le dire. C’est dommage. Nous sommes en train de faire une médecine sélective. Le service gynécologique demande 1 million jusqu’à 2 millions de F Cfa alors qu’il n’y a aucune garantie que le couple puisse avoir un bébé. Le taux de grossesse par tentative n’atteint même pas les 30 %. Si nous faisons des transplantations embryonnaires, 60 % des embryons ne s’implantent pas. Et nous ne savons pas pourquoi. Personne ne peut vous l’expliquer à l’état actuel des recherches. Donc le taux d’échec est très important. Et vous imaginez un couple qui paie 2 millions de F Cfa sans qu’il puisse avoir une grossesse. Il y a des déceptions et ce n’est pas facile de les gérer, comme c’est la joie aussi si ça marche. Ce qui fait que, dans certains pays comme la France, les gens ont introduit des psychologues pour un soutien psychologique. L’échec conduit souvent à des tensions au sein du couple. J’ai eu à avoir des couples qui se sont déchirés, parce qu’il y a eu un échec, les conjoints se sont finalement même séparés. Certains couples même s’ils résistent, vivent cet échec très mal.

WALF

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