Gabriel Fal, président de Cgf Bourse : «Monnaie unique ne veut pas dire monnaie solide»

Depuis quelques temps, vous faites des tribunes dans la presse sur des sujets d’intérêt général. Pourquoi seulement maintenant ?
Gabriel FAL : Pour deux raisons. D’abord, je me suis désengagé de la plupart de mes activités de gestion et de gouvernance d’entreprises, notamment des présidences de la Brvm et du Dépositaire Central et de celle d’Ecobank Sénégal pour pouvoir profiter de ma famille et surtout voir grandir mes enfants. Ainsi, je dispose de plus de temps pour réfléchir à des sujets d’intérêt général et partager mes analyses sur les sujets économiques et financiers de notre temps. Et comme vous le savez, nous vivons une période de mutations majeures, et donc les sujets de réflexion ne manquent pas.
Ensuite, le magazine Jeune Afrique qui a adopté une nouvelle formule en janvier 2018, dont un des objectifs est de donner plus d’espace au débat, m’a invité à tenir une tribune sur des sujets d’actualité économique, ce que j’ai accepté comme une modeste contribution au développement du continent.

Le débat sur le Franc CFA fait rage actuellement. Pensez-vous que c’est une bonne monnaie à garder ?
Le Franc CFA est une excellente monnaie qui nous a rendu des services énormes pendant plus de 70 ans. Le Directeur national de la Bceao du Sénégal a totalement raison quand il dit que c’est peut-être une des meilleures monnaies au monde. En réalité, la garantie de parité de la part d’un émetteur AAA qui est le Trésor français est directement une garantie de valeur de notre masse monétaire globale. Cela veut dire que toute la masse monétaire en circulation dans les 14 pays de la zone Franc est garantie AAA. Même des monnaies comme le saudi rial n’ont pas des fondations aussi solides. Le problème n’est pas de savoir si le Franc CFA est une bonne monnaie ou pas. Le problème c’est qu’une opinion publique négative se développe dans nos pays sur le côté «politiquement correct» de ce système et de sa pérennité à long terme. La France nous dit : réfléchissez à ce que vous voulez, proposez-nous un système monétaire stable et fiable et nous l’appuierons (dans ce cas, avec la participation d’autres partenaires au développement). La balle est donc dans notre camp !
L’initiative nous revient, il faut la prendre et faire les bons choix.

Il y a un projet de monnaie unique. Est-ce une bonne solution ?
En fait, «monnaie unique» ne veut pas dire «monnaie solide» et vice versa. La Cedeao a rendu de grands services à notre région ouest africaine surtout en matière militaire et de règlement des conflits. Je respecte la Cedeao qui a mis en place, au fil des ans, un certain nombre d’institutions communautaires de très bon niveau. Par contre, elle a été un peu décevante en matière d’intégration économique et monétaire. De mon point de vue, la Cedeao a deux points faibles pour conduire une telle mission. D’abord, elle ne couvre pas l’ensemble de la zone géographique des pays concernés par la zone Franc. Ensuite, le poids géographique, démographique et économique relatif du Nigéria dans l’ensemble Cedeao va créer une distorsion qui fera que les impératifs et contraintes de la vie politique et économique de ce pays s’imposeront à l’ensemble de la zone qui sera certainement dite «zone naïra» à moins de créer un «front» anti-Nigéria comme cela semble être le cas au niveau du Parlement de la Cedeao. Est-ce bien l’objectif d’une intégration réussie ?
Quelle solution préconisez-vous alors ?
Pour moi, la plus belle réussite de l’Afrique en matière d’intégration et de coopération économique est la Banque africaine de développement (Bad). Elle dispose des moyens techniques, humains et financiers. Sa notation sur les marchés des capitaux internationaux est parmi les plus élevées au monde. Non seulement, elle rassemble parmi ses actionnaires pratiquement, sinon, tous les pays africains mais aussi des non-régionaux comme les Etats Unis, la France, la Chine ou l’Inde, etc… J’aurais aimé que tous les Etas-membres de la Bad lui donnent un mandat pour concevoir et mettre en place un organisme monétaire central, le Fonds monétaire africain (Fma) auquel chaque pays africain, du Maroc à l’Afrique du Sud, pourra adhérer à titre d’Etat individuel ou sous forme d’union monétaire comme l’Umoa ou la Cemac. Cet organisme aura à établir les règles à respecter pour bénéficier de la garantie de parité de chaque monnaie participante, de contrôler les agrégats monétaires, en particulier de surveiller la création de monnaie nationale (ce qu’on appelle «la planche à billets» dans le langage courant), de gérer et de mutualiser les réserves de change et de sanctionner les pays qui dérogeront aux règles et ce, pouvant aller jusqu’au retrait de la garantie de parité et à l’exclusion du pays.

«Il faut éviter que la population soit écartée de la croissance…»

Beaucoup de ressources naturelles ont été récemment découvertes en Afrique. Que doivent faire nos pays pour gérer ces rentes ?
Trouver du pétrole c’est une chose. Extraire et produire des hydrocarbures, c’est autre chose. Pour produire, il faut 3 éléments : de la géologie, de la technologie et du capital. Si on peut dire que la géologie appartient à la nation, il faut reconnaître que nous n’avons ni la technologie, ni les capitaux nécessaires pour faire jaillir du pétrole ou du gaz naturel. Le discours arrogant de certains juristes et hommes politiques ne saurait y remédier. C’est pourquoi, je suis assez étonné quand j’entends tout ce débat et toutes ces menaces autour des contrats d’exploration-production ou des accords de partage de recettes. Je dis : n’effrayons pas les compagnies de production d’hydrocarbures sur le terrain de l’instabilité judiciaire. Elles ont pris des risques énormes et dépensé des capitaux considérables pour en arriver là. Laissons-les produire tranquillement. Une fois que la production sera lancée, il sera toujours temps d’inciter les sociétés de production d’hydrocarbures à ouvrir leur capital à qui voudra acheter quelques actions ou un portefeuille complet. Compte tenu de la masse de capitaux que ces sociétés représentent, il ne sera pas nécessaire de mettre à la disposition du grand public sénégalais plus de 5 à 15 % de capital nominal pour satisfaire l’appétit d’actions pétrolières de nos compatriotes. Pas de risque de dilution excessive, non plus pour les sociétés émettrices. Alors ? Pas de panique ! (rires)

Comment faire pour que ces ressources pétrolières puissent profiter aux populations ?
Notre ingénierie financière locale et sous régionale maîtrise aujourd’hui toutes les techniques pour organiser un actionnariat populaire massif. Nous savons faire et justifier une valorisation financière précise et équitable. Nous savons fractionner une action pour la rendre à la portée des souscripteurs les plus humbles. Nous pouvons préparer des notes d’information au langage simple mais précis. Nous avons l’expérience pour organiser et animer une campagne d’offre publique de vente par appel publique à l’épargne. Nous avons une Bourse, la Brvm, sur laquelle on pourra «lister» les titres émis. Bref, nous avons tout l’arsenal qu’il faut pour toucher les souscriptions potentielles de tous ceux qui veulent être actionnaires dans les sociétés productrices d’hydrocarbures.
Quelle articulation doit-il y avoir entre l’industrie financière et l’exploitation des ressources pétrolières et minières ?
L’idée est de faire du pétrole et du gaz les piliers du développement et de la diversification économique. Il faut éviter que la population soit écartée de la croissance ou que les autres activités économiques soient bloquées.
Cette préoccupation a amené les gouvernements hôtes à mettre en place dans les pays producteurs un large éventail d’instruments législatifs et réglementaires pour stimuler une croissance généralisée à travers les activités extractives appelées à générer des revenus supplémentaires. C’est ce qu’on appelle la politique du «contenu local». Cette politique inclusive a pour effet de garantir au pays-hôte des emplois et des revenus de biens et services pour la population et les Pme locales.
Un secteur que les gouvernements ont tendance à oublier dans l’élaboration de leur politique de «contenu local» est tout simplement l’industrie financière. Les compagnies pétrolières ont des besoins financiers en dettes ou en capital qui peuvent être couverts par les banques, les épargnants et les investisseurs locaux. Pourquoi les compagnies de production ou de services pétroliers n’ouvriraient-elles pas leur capital, après une juste et équitable valorisation de leurs actifs nets qui tienne compte de tous les paramètres de risque ? Une partie de leurs investissements sont payables en monnaie locale, pourquoi ne pas émettre des obligations qui seront souscrites par les investisseurs institutionnels locaux comme les caisses de retraite, les banques ou les compagnies d’assurances ? Ainsi donc, l’industrie financière locale est appelée à jouer un rôle de trait d’union entre les populations et les nouvelles ressources minières, pétrolières et gazières.
Walf

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