Jean Meïssa Diop: « Adieu, compagnon de route »

Que retenir d’Abdourahmane Camara, directeur de publication de WalQuotidien, arraché à notre affection, hier, au Maroc où il a été évacué pour le traitement d’une maladie qu’on croyait qu’elle passerait ? Mais, nous vérifions, à présent, que cet optimisme n’a pas suffi face au destin et à la volonté divine. Que retenir de Camou, nous demandons-nous ? Beaucoup de faits, beaucoup de séquences dans la vie sociale, dans l’activité professionnelle à WalFadjri où, pendant vingt-sept années de ma carrière de journaliste, j’ai beaucoup appris à ses côtés en tant que, tour à tour, reporter, chef de desk, rédacteur en chef… Au sein de cette rédaction, nous avons vécu des expériences enrichissantes les unes ; éprouvantes les autres, mais qui ont toujours valu la peine d’être vécues, puisque nous ne les avons jamais regrettées.
Camou et moi, nous nous considérions comme des «compagnons de route» parce que des circonstances éprouvantes et des jours très difficiles pour la rédaction de Walf nous ont légitimés à nous croire complices. Oui, nous avons enduré des peines physiques et psychologiques telles que nous n’avions même pas besoin de clamer la complicité qui a permis de s’en sortir et Wal Fadjri rester cette «ECOLE» (sic) que tout le monde chante. C’était au début des années 2003 quand, à seulement moins de deux années d’intervalle, deux vagues de départs de journalistes ébranlèrent Walf. Et il y eut un soir où Camou et moi nous nous sommes retrouvés seuls, pour devoir remplir le journal et assurer le bouclage. Jamais l’idée ne nous avait traversé de ne pas sortir le journal. Et c’est ainsi que WalFadjri parut le lendemain, parut le surlendemain, les jours, les semaines, les mois et les années qui suivirent. Jusqu’à ce numéro dans lequel nous faisons ce témoignage. La forteresse Walf avait été assaillie de toutes parts et Camou était à la tête de ceux qui la défendirent avec courage, conviction et professionnalisme. Un engagement victorieux, au bout du compte, puisque Walf est toujours là, debout, puisque Camou s’est investi pour que la bannière continue de flotter au-dessus de la «Tour de marbre». Il a trimé, plus par conviction et amour de Walf que par autre considération.
Que retenir de Camou ? La rigueur et le flair professionnels. Il en avait à revendre, mais savait user de ces vertus en faisant preuve de cette qualité que doit avoir le journaliste : L’HUMILITE. Il ne se vantait jamais de son imposant carnet d’adresses ni de sa maîtrise des questions politiques et juridiques. Il savait en faire un usage judicieux et profitable à ses collaborateurs. La classe politique sénégalaise des années 80 et 90 lui dut de trouver dans les colonnes de Walf un écho à ses préoccupations et un écho à ses luttes pour la démocratie. Les relations de Camou dans les milieux de la Justice sénégalaise valurent à Walf des informations de première main et aussi des recoupements qu’il eut été difficile de faire par un journaliste non «réseauté». Quand des sources pouvaient paraître fermées, l’entregent de Camou pouvait les amener à s’ouvrir. C’est ce sens de l’information et des relations qui fait le bon journaliste. Walf a grandement et toujours profité de cette richesse et de cette précaution professionnelle. Il y eut un soir où on dut envoyer à la corbeille un papier d’apparence très intéressante, mais qui se révéla mal recoupé à la suite d’une «réinvestigation» entreprise par Camou. Et cela ne s’oublie pas ; et cela mérite qu’on médite sur la perspicacité que doit avoir tout journaliste pour ne pas succomber à la tentation du scoop.
Ami des hommes politiques et des politiciens sans être connivent, Camou a su l’être et a pu, ainsi, garder intacte sa crédibilité morale et professionnelle. D’autres, à des postures moins élevées que la sienne en ont usé, abusé et y ont perdu leur âme. Il aurait pu être riche comme d’autres qui ont fait le choix d’être des contre-modèles, on le lui reconnaît et cette exemplarité qui restera dans les souvenirs pour, à l’instar de l’Etoile du Berger, indiquer la direction à prendre et à suivre.
Que retenir de Camou ? La rigueur dans l’expression écrite du français. Ainsi, grand chasseur de fautes et de coquilles, toute copie sur laquelle il passait devenait impeccable. Et cela, il le devait à sa formation de littéraire diplômé de faculté des Lettres de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar. Toujours soucieux et occupé à chasser les fautes et les mauvais usages que des gens de Walf le taquinaient en disant que sa myopie lui venait de là. Un déficit qu’il n’a dû résorber qu’en portant des lunettes.
Et quoi d’autre à dire ? Bien d’autres aspects, bien d’autres faits. Mais, ce que je viens d’écrire me tenait à cœur. Je le dois à Camou. Repose en paix compagnon de route ; mon départ de Walf n’avait pas du tout signifié la fin de ce compagnonnage qui fut enthousiaste, sincère, solidaire et généreux. Puisse Dieu t’accueillir dans la Miséricorde, parmi les Justes. Tu as été un juste ; personne de ceux qui t’ont connu ne le niera.
Jean Meïssa DIOP

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