Les terribles confidences du Président des insuffisants rénaux

Le Président des insuffisants rénaux se confie

A l’instar de la communauté internationale, notre pays célèbre, aujourd’hui,  14 mars, la Journée mondiale du rein. Occasion de faire la situation de cette maladie qui fait des ravages au Sénégal avec le Président du Mouvement des insuffisants rénaux du Sénégal (Mirs). Dans cet entretien, Hamidou Diallo fait de terribles révélations

Quelle est la situation de l’insuffisance rénale au Sénégal ?

El hadj Hamidou DIALLO : Pour vous dire la vérité, la situation des malades de l’insuffisance rénale au Sénégal est catastrophique. Il y a 800 mille insuffisants rénaux aigus qui sont malades, sans le savoir. Ce sont des gens qui se promènent comme ça dans la rue alors qu’ils ignorent complètement qu’ils souffrent d’insuffisance rénale. Et c’est au moment de la crise que l’individu tombe dans la rue, on l’évacue à l’hôpital. Après consultation, on se rend compte qu’il souffre d’insuffisance rénale. Maintenant, il y a 20 mille parmi ces patients qui ont atteint le stade terminal. Et, aujourd’hui, seules 900 personnes sont sous hémodialyse. Le reste fait la dialyse péritonéale (type de dialyse qui a pour objectif d’éliminer les déchets tels que l’urée, la créatinine, l’excès de potassium ou de liquide que les reins ne parviennent pas ou plus à épurer du plasma sanguin. Ce traitement médical est indiqué en cas d’insuffisance rénale chronique terminale, Ndlr). Et ces gens, soit ils font la dialyse dans le centre public. Là, ils ne paient pas. S’il n’y a pas de place dans le public, ils vont dans le privé où ils dépensent 65 mille F Cfa par séance de dialyse. Donc en payant cette somme ces malades sont obligés de faire trois dialyses par semaine alors qu’ils n’ont pas cet argent. Ils font deux séances. Après des semaines, ils reviennent, pour la faire la troisième séance. Ces patients enflent, après ils meurent. Voilà, notre situation. Elle est très critique.

Peut-on connaitre le nombre de patients dans le privé et ceux qui sont dans le public ?

Les patients qui sont dans le public, il faut les estimer entre 400 mille à 500 mille. Dans le privé, nous sommes au nombre de 300. Votre question est très importante, parce qu’elle nous permet de prouver que nous avons un ministre de la Santé qui est nul. Aujourd’hui, tous les Sénégalais devraient savoir combien de malades sont dans le privé et dans le public. Chaque hôpital devrait afficher le nombre d’insuffisants rénaux qui sont passés dans la structure sanitaire, ceux qui sont en cours de traitement et ceux qui sont morts. Le ministère de la Santé ne maîtrise aucune donnée. Le ministre et son équipe ne prennent même pas le soin de faire des enquêtes pour savoir le nombre de personnes qui souffrent de cette malade. Ils devraient faire des recensements pour savoir le nombre de malades pris en charge dans chaque hôpital. En ce sens qu’un malade peut être inscrit à l’hôpital Le Dantec, à Grand-Yoff, à Principal, à Touba etc. Un malade ne doit être inscrit qu’une seule fois sur la fiche. Mais ils ne le font pas. Et ils l’ont fait sciemment.

Selon vous, pourquoi le ministère de la Santé ne fait pas l’effort de connaitre les chiffres exacts ? 

C’est moi qui ai donné des chiffres. Et le Directeur de la maladie, Amadou Doucouré, a dit que j’ai inventé ces chiffres. Et si je les invente et qu’aujourd’hui, qu’il décide de faire un recensement pour savoir le nombre de malades, c’est parce qu’il ne sait pas. Cela veut dire qu’il raconte des histoires. Il n’est pas au courant du tout de ce qui se passe. D’ailleurs moi, je doute fort que les agents du ministère de la Santé connaissent ces chiffres mais ils les cachent. Parce que ce sont ces chiffres qui leur permettent de s’enrichir. S’ils dévoilent le nombre de malades, ils vont tous partir en prison.

Ah bon ! Pourquoi ?

Pour soigner un malade, il faut un matériel qu’on appelle le kit de dialyse, dans lequel, il y a l’apparie qui est un produit qui empêche le sang de se coaguler et le rein artificiel. Et ce rein artificiel coûte 8 mille F Cfa. Mais, aujourd’hui, on le facture à l’Etat à 40 mille F Cfa. C’est du vol. Ils n’osent pas donner le nombre de patients au Sénégal, parce qu’ils risquent tous d’être arrêtés.  Depuis 10 ans, nous sommes en 2019, malgré les milliards de F Cfa qu’on dépense pour la prise en charge des malades, ils ne savent pas combien de malades il y a dans le pays. Le ministre de la Santé doit démissionner. Je vous dis que, même avec le nombre de lits dans les hôpitaux, normalement, on doit savoir le nombre d’insuffisants rénaux.

Comment se passe la prise en charge ? 

La prise en charge est mécanique. C’est-à-dire que, quand on fait ses séances dans un hôpital public, on ne paie pas la dialyse. Mais, on paie les analyses et les médicaments. Il y a une petite piqûre qui coûte 8 500 F Cfa. Dans le privé, nous payons 65 mille F Cfa tous les deux jours pour les séances de dialyse. Tous les patients qui sont dans le privé sont en train de mourir parce qu’ils n’ont pas les moyens. Nous faisons parfois des quêtes pour permettre à certains de nos camarades de faire leurs dialyses. Aujourd’hui, au Sénégal, on fait la dialyse à 65 mille F Cfa. En Côte d’Ivoire, la dialyse subventionnée est à 5 mille et la dialyse non subventionnée est à 25 mille F Cfa. Ce n’est pas normal.

Le directeur de la maladie a soutenu que, l’année dernière, l’Etat a dépensé 2 milliards de F Cfa pour la prise en charge des malades…

Il se trompe ! Il faut préciser que ces 2 milliards de F Cfa ont servi à l’achat de kits de dialyse et non à une prise en charge totale des patients. Je vous explique, il y a plusieurs modèles de machine. Le fournisseur, quand il vend à l’Etat la machine, il l’oblige à acheter les kits de dialyse chez lui. Le marché du kit de dialyse c’est 2 milliards de F Cfa. L’Etat achète et paie 2 milliards pour des kits de dialyse qui valent, en réalité, 800 mille F Cfa. Ce sont des machines surfacturées. En plus, ce sont de mauvaises machines. Allez-y demander aux malades, ils vous diront que les machines ne sont pas bonnes.

Pourquoi  le dites-vous ?

En pleine séance de dialyse, les machines tombent en panne. Parfois les médecins tentent de réparer pendant que le sang du malade se déverse. Il y a un monsieur dont je tairai le nom qui veut nous vendre ses machines alors qu’elles ne sont pas bonnes. D’ailleurs, il a poursuivi l’un de nos professeurs en justice parce que ce dernier a osé dénoncer la mauvaise qualité de ses machines de dialyse. (…) Il est en train d’escroquer l’Etat du Sénégal. Si vous le dénoncez, on vous crée des ennuis judiciaires. Alors que le ministère de la Santé laisse faire. La dialyse, c’est du business. Aujourd’hui, il vend à l’Etat 40 mille F Cfa le kit de dialyse qui coûte seulement 8 mille F Cfa. Trois fois le prix normal. C’est de la magouille. On vole à l’Etat 7 milliards de F Cfa par an dont 2 milliards dans les kits de dialyse. Parce que nous dénonçons cette magouille, le ministre de la Santé refuse maintenant de parler aux malades. Il parle aux néphrologues et aux présidents d’associations de malades. Parmi tous ces présidents d’associations, aucun d’entre eux n’est malade. Je les défie tous. Qu’ils nous disent où est-ce qu’ils font leurs dialyses. Comment peut-on soigner quelqu’un sans lui parler ? Celle qui nous parlait, c’est l’ancienne ministre de la Santé, Awa Marie Coll Seck.

Pourquoi Abdoulaye Diouf Sarr ne veut pas vous parler ?

Parce que nous dénonçons cette magouille qui se passe dans la prise en charge des insuffisances rénales. Il y a des associations de malades qui sont parrainés par des fournisseurs de matériels de dialyse.

Récemment, vous avez déclaré, sur une radio de la place, que deux insuffisants rénaux meurent par jour. D’où tenez-vous ce chiffre ?

Allez vérifier, il y a un centre de dialyse qui se trouve sur la route de Ouakam. Dans ce centre, il y a un mort par jour et dans les autres centres, il ne se passe pas un jour sans qu’on nous signale, au moins, un mort. Donc nous avons deux morts par jour au Sénégal. Et cela, depuis 2014. L’Etat refuse d’aller contrôler ces centres de dialyse. Toutes les machines qui sont installées dans ces centres datent de 2004. Une machine doit durer normalement 7 ans. Donc depuis 2011, les responsables des centres devraient changer les machines, ils ne l’ont pas fait. C’est pour cela que, dans certains centres, un patient fait sa dialyse, il sort on le met dans un taxi, arrivé chez lui, il meurt. Toutes les machines sont obsolètes.

Quelle est la part des insuffisants rénaux dans la Couverture maladie universelle ?

La Couverture maladie universelle (Cmu) doit changer de nom. Parce que quand on dit Cmu, cela veut dire tous les malades peuvent en profiter. Malheureusement, les insuffisants rénaux n’en font pas partie. Le gouvernement a dit que les soins pour notre maladie coûtent chers. Donc nous ne pouvons pas en bénéficier. Pis encore, le malade d’insuffisance rénale âgé de plus de 65 ans ne bénéficie ni du Plan Sésame, ni de la Cmu. Nous payons avec nos maigres moyens nos médicaments, notre transport, etc.  La Couverture maladie universelle ne nous connait même pas.

La loi sur la transplantation rénale a été votée mais jusqu’à présent, le décret d’application n’est pas sorti…

Aujourd’hui, beaucoup de pays font la transplantation rénale, parce qu’au bout de deux ans elle devient rentable. C’est-à-dire celui qui fait la transplantation rénale pendant deux ans on lui met dans son corps, un corps étranger. Donc pour ne pas rejeter ce corps étranger, on lui donne des anti-rejets. Ces derniers coûtent 10 mille F Cfa par jour. Donc cela lui revient 300 mille F Cfa par mois et 3 millions 600 mille F Cfa par an. Sans compter les ruptures de stock. Mais il y a problème parce que dès qu’il y a rupture de stock, le malade sera obligé de prendre un avion en urgence, aller soit en Tunisie soit au Maroc ou bien encore faire une demande pour des médicaments à l’extérieur. L’Etat subventionne la transplantation à hauteur de 10 millions de F Cfa et le malade doit donner 5 millions de F Cfa. Donc en tout, c’est 15 millions de F Cfa. Mais nous pensons que toutes les conditions ne sont pas réunies pour une transplantation rénale au Sénégal. L’Etat veut mettre la charrue avant les bœufs. Avant de parler de transplantation, l’Etat doit relever ses plateaux techniques, former des médecins qui vont faire le travail.

Quel est le plaidoyer fort des insuffisants rénaux ?

Nous voulons la gratuité des dialyses. Aujourd’hui, tout le monde ne peut pas payer 65 mille F Cfa tous les jours pour des séances de dialyse. Au Maroc, la dialyse est à la portée de tous les malades. Nous, jusqu’à présent, on n’arrive pas à le faire, ne serait-ce que pour les patients qui n’ont pas les moyens.

(Walf Quotidien)

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