L’étrange destin des activistes africains

Les défis de l’exil. Tel était le thème hier du panel de la deuxième édition de l’Université Populaire de l’Engagement Citoyen (UPEC) qui se tient à Dakar. Mais visiblement, il a servi de tribune aux activistes qui sont venus de plusieurs pays de l’Afrique pour mettre en exergue toutes les difficultés liées à leurs engagements. Prison, clandestinité, exil, vie de bagnard, les activistes sont des «damnés» dans leur propre continent.

Trois panelistes et une chaise vide. Celle que devait occuper le rappeur congolais, membre du RAS-LE-BOL, Martial Panucci qui a eu droit à un standing ovation du public, dénonçant l’incurie des autorités sénégalaises et africaines. En effet, l’activiste qui avait fait le déplacement pour assister à la deuxième édition de l’UPEC est retenu depuis 4 jours à l’AIBD. D’origine congolaise, il est exilé depuis 3 ans au Burkina Faso à cause de ses positions tranchées contre le régime. Avant son statut de réfugié, renseignent les organisateurs de l’université populaire, il n’est pas autorisé d’entrer au Sénégal sans visa. Il est donc «séquestré» à l’AIBD. Une situation qui a provoqué l’ire des activistes présents à la rencontre de l’UPEC tel que Smokey, leader emblématique du Balai Citoyen et AFRITIVISTES.

Comme Panucci, les panelistes qui étaient dans la salle,tous des exilés, ontfait part de leurs préoccupations. Le congolais Frank Otété, qui a participé à la rencontre depuis Bruxelles où il s’est exilé depuis plusieurs années, a indiqué que le premier défi pour un activiste chassé de son pays est d’ordre structurel : «Vous êtes comme déraciné du contexte où vous avez planifié la contestation», soutient ce médecin de formation qui a eu maille à partir avec la justice congolaise pour ses positions politiques. A l’en croire, pour discuter avec les camarades qui sont restés, il faut utiliser d’autres formes de communication qui ne sont pas très implantées dans le pays. Sur le plan émotionnel, révèle Dr Otété, vous avez une vie qui entre comme en transition. Selon lui, il était obligé de laisser de manière brutale sa femme et ses enfants. Revenant en outre sur sa condition en Belgique, l’activiste signale qu’il vit mal le fait qu’ayant été un médecin bien formé il soit obligé de subir une équivalence de son diplôme qui ne dit pas son nom à Bruxelles . «Parce ce que quand on remet en cause vos diplômes, on remet en cause vos compétences», s’indigne-t-il.

 «J’ETAIS DANS LA CLANDESTINITE PENDANT TROIS MOIS»

Pour sa part, Ibrahima Diallo activiste guinéen et membre fondateur du Front National pour la Défense de la Constitution (FNDC), (mouvement qui avait fait face au président Alpha Condé pour dénoncer sa tentative de briguer un troisième mandat), est revenu lui aussi sur son expérience. «Un matin de 6 mars 2020, la police est venue chez moi, elle a violenté ma femme avant de m’amener dans une maison privée», raconte avec amertume M. Diallo qui a fui pour venir à Dakar. Dans le même ordre d’idées, il souligne qu’avant de rejoindre le Sénégal, il a vécu dans la clandestinité pendant 3 mois. Et pour cause, d’après lui, le gouvernement avait encerclé sa maison et avait mis des policiers dans une maison en face de chez lui pour surveiller ses faits et gestes. Toutefois, il a estimé que le combat citoyen s’inscrit dans la durée et il était préparé à vivre ces genres de situations.

CREATION D’UN FONDS D’APPUI AUX MOUVEMENTS EN DANGER

Donnant des solutions pour que ces obstacles ne freinent pas le dynamisme des actions menées par les activistes, il préconise : «Il faut créer plusieurs leaders pour exister. Pour que l’idéal du combat soit un état d’esprit.» Ajoutant dans la foulée qu’il ne faudrait pas que les mouvements citoyens se limitent aux figures de proue. Appuyant cette idée, la sociologue et modératrice du débat, Seli Ba, pense que les mouvements citoyens ont besoin d’alternance. «Il ne faut pas qu’on reproduise les mêmes schémas qui sont dans les partis politiques», prévient elle. D’autres activistes comme Aly Cham de la Gambie sont revenus sur les tortures qu’ils ont subies pour leur militantisme. Même si c’est dans une proportion plus mesurée, force est constater qu’au Sénégal aussi, les membres du mouvement Y en a marre ou de FRAPP ont souvent des démêlées avec la justice pour leurs positions à l’encontre du pouvoir en place. Ainsi, pour faire face à ce contexte difficile, le coordonnateur de la Plateforme de Protection des Lanceurs d’Alerte en Afrique (PPLAAF) Fadel Barro a révélé l’existence d’un fonds d’appui aux mouvements en danger en Afrique .De son avis, il permettra d’apporter un appui financier à ces «indésirables».

Le fonds va aussi les assister, renseigne-t-il, pour qu’ils puissent prendre des avocats. Nelson Mandela, Patrice Lumumba, Amilcar Cabral, Jonas Savimbi, Majmouth Diop ont eu à vivre ces situations de clandestinité. 60 ans après les indépendances, on assiste à la même rengaine avec ces activistes exilés ou mis en prison. Finalement, rien sous le soleil des acquis démocratiques.

N’empêche, ces activistes semblent donner raison à l’écrivain ivoirien Ahmadou Kourouma : «Quand on refuse, on dit non.’»

L’As

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *