Mandiaye Gaye sur l’aide alimentaire : «Tout est fait pour faciliter les magouilles»

Chroniqueur très à cheval sur les principes de la citoyenneté, Mandiaye Gaye, auteur de «Problématique de la citoyenneté au Sénégal», nouvelle édition revue et corrigée, éditions Amalthée, mars 2020, explique pourquoi l’opération de solidarité face au Covid-19 risque de basculer dans le scandale. Cela à la lecture de l’analyse de son livre. Aussi analyse-t-il les enjeux de la gestion de cette épidémie pour l’avenir de Macky Sall à la tête du Sénégal.

Walf Quotidien : La transparence est ce qui semble faire défaut dans la gestion du régime sortant à la lecture de votre ouvrage. La répartition des fonds et la gestion de la chaine de solidarité pour venir en aide aux Sénégalais soulèvent déjà des polémiques. Avez-vous une analyse par rapport à cela?

Mandiaye GAYE : Hé oui, l’absence totale de transparence dans la gestion des affaires publiques ou bien globalement, la gouvernance de notre pays est le problème numéro un de tous les régimes du Sénégal qui sont marqués par des scandales gravissimes sans précédent surtout, pour les deux derniers de Me Wade et de Macky Sall. On peut même déclarer ce phénomène, de non-transparence, comme une plaie gangrenée ou une tare dans la gestion des affaires du Sénégal. Et, il est surtout encouragé par une impunité presque totale des délinquants, comme lorsque le président Wade déclarait à la face du monde qu’il a fabriqué dans son pays des milliardaires artificiels. Donc, comme par le passé, le pouvoir va reprendre les mêmes pour recommencer dans l’opacité la plus totale. Déjà, cette opération donne dès le début des signes de magouille avec l’attribution des marchés dans l’achat des produits et de celui de leur transport vers les destinataires à travers le pays. Alors, que les Sénégalais ne soient pas donc surpris d’apprendre comme de coutume des scandales dans cette opération de solidarité aussi, car tout est fait pour faciliter les magouilles.

Macky n’est-il pas en train de faire d’une pierre deux coups dans la mobilisation contre le coronavirus afin de s’assurer un prochain mandat ?

En effet, faire cela serait un pari hasardeux qui pourrait produire un résultat contraire car, si la gestion du coronavirus échoue, cela compterait comme un point négatif donc, une contre-performance qui sera comptabilisée dans son bilan. Il ferait mieux d’utiliser cette mobilisation nationale à des fins d’éradiquer cette pandémie qu’à des fins politiques ou de tenter d’avoir un 3e mandat hypothétique.

Vous plaidez pour que l’armée soit utile à la société. Aujourd’hui, elle est mobilisée pour la gestion transparente des ressources à destination des populations. Faites vous autant confiance en cette armée si dans le livre vous fustigez la politisation de l’armée ?

En effet, en temps de paix, l’armée nationale doit normalement servir pour le développement du pays surtout pour les sous-développés comme les nôtres afin de compenser son désœuvrement et compte tenu de leurs aptitudes dans plusieurs domaines d’activité. Ce serait une bonne chose qu’elle soit effectivement impliquée dans le transport et la distribution des produits pour éviter leurs détournements de leur destination réelle. Mais malheureusement, tel ne semble pas être le cas en définitive, puisque c’est finalement un député qui a gagné le marché du transport et de distribution des produits. Qu’en est-il exactement, c’est l’avenir qui nous le dira? En fait, mes griefs contre l’armée dans le livre sont d’un autre ordre. Mais en tout cas pour cette opération précisément, je leur fais plus confiance par rapport à ces transporteurs privés liés au pouvoir. Effectivement, je trouve, inapproprié et que l’armée nationale se soumette docilement aux politiciens au pouvoir pour des services qui ne relèvent pas proprement de l’armée nationale républicaine et dans ses prérogatives strictement militaires.

L’ouvrage pose la problématique de la citoyenneté au Sénégal. On a vu des changements de comportement à cause du Covid 19. Pensez-vous que ce ne sont que des changements de façade ?

Ce changement de comportement est conjoncturel, puisqu’il est lié uniquement à la situation du Covid-19. Alors que dans les règles et fondamentalement, la citoyenneté, proprement dite dans une République consacrée doit être structurelle, c’est-à-dire son existence est continue. Elle exige des citoyens, après les avoir dotés d’une bonne éducation civique relative à leurs devoirs et droits, un comportement ininterrompu qui respecte les lois et règlements, pour la sauvegarde des biens publics et de l’intérêt général bien compris. Je pense que l’observation de la citoyenneté ou le respect du civisme ne doit absolument pas être au goût du jour, comme c’est actuellement le cas au Sénégal.

Dans votre livre, page 263, vous analysez le système de santé encore sous Wade. Vous satisfaites-vous de la manière dont le système de santé du Sénégal fonctionne dans ce temps d’épidémie ?
Absolument pas. Parce que, c’est la même politique de santé qui se poursuit. Je devrais dire que ce sont les mêmes politiques libérales qui continuent dans tous les domaines. Le système de santé du Sénégal est profondément marqué par cette politique libérale qui tourne le dos et se désintéresse à tout ce qui est social donc, essentiellement aux populations déshéritées et démunies. Et en dehors de cette caractéristique qui démontre le caractère de classe du système, l’on note aussi l’insuffisance notoire du nombre des structures sanitaires, leur répartition irrationnelle et injuste globalement au plan national, l’état obsolète de la plupart d’entre elles. Il y a en outre toujours dans le système, le caractère onéreux des frais médicaux et des médicaments malgré cependant, un service loin d’être de qualité, discriminatoire et où sévit la corruption.

Avec le Covid 19, on a vu pouvoir et opposition, à travers des leaders, se donner les coudes au nom de la solidarité face au coronavirus. Cela est à l’avantage de quel camp?

En effet, devant une telle maladie aussi grave à cause de sa nature pernicieuse, il est normal que toute la nation se mobilise, dans les règles sans hypocrisie ni exploitation politicienne de la situation, pour la combattre. Cela dit, sans distinction d’appartenance politique, religieuse, raciale, régionale, etc. tous doivent apporter leur contribution décisive pour vaincre cet ennemi qui ne fait pas aussi de distinction entre nous. Il est donc clair que cette unité nationale vise un but très précis qui est de combattre le Covid-19 et non de préparer des coups bas politiciens contre des adversaires politiques. Donc, le code de conduite doit être clair pour tous. Oui, à la solidarité sincère face au coronavirus. Mais à l’avantage d’un seul et unique camp, celui de la nation sénégalaise.

Dans votre ouvrage, page 140, vous avez abordé la question du 3ème mandat du prédécesseur de Macky Sall. Qui, lui même, maintient le flou sur cette question. Pensez vous qu’il peut tenter le forcing comme celui qui l’a devancé ?

À mon avis, solliciter actuellement, un 3e mandat en Afrique est un suicide politique. Dans le cas du président Sall, c’est plus grave et une perte de mémoire pour n’avoir pas pu tirer et retenir la leçon de son prédécesseur qui a lamentablement échoué dans cet exercice périlleux. Lui-même, président Sall, a combattu farouchement le 3e mandat. Comment dès lors, il peut revenir douze ans après pour vouloir le solliciter. Il est certes vrai que, le pouvoir rend fou. Mais tout de même, le bon sens et les sages conseils d’amis sincères peuvent aider quelqu’un à éviter d’être ridicule et de perdre malgré tout encore. Ce qui fut le cas du président Wade qui s’était entêté, contre vents et marées, à briguer un 3è mandat. Le résultat est encore tout frais dans nos mémoires. Je pense, jusqu’à preuve du contraire, que le président Sall maintient le flou, artistiquement pour des raisons qui lui sont propres, mais il ne briguera pas un 3e mandat qui risque de lui coûter une sortie malheureuse pour ne pas dire honteuse.

WALF

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