Satan ou le libre arbitre

Dans notre raisonnement, il y a un côté sombre qui s’illustre à chaque fois que le mal s’empare de nous. En vérité, tout acte et geste malveillant part de déclic, de souvenir et d’association, puis de projection et d’agissement. La pensée qui rythme ce processus est orientée par nos expériences de vie, par des repères bâtis. Il est impossible d’ambitionner, d’avoir un grand attrait ou de fantasmer sur quelque chose dont nous n’avons jamais eu connaissance. De la même manière, les codes sociaux et les symboles se traduisent dans la signification donnée aux objets de désir et de répulsion. Sinon comment se fait-il que le sein et les fesses plus ou moins proéminentes des femmes ainsi que les muscles des hommes ne soient perçus que relativement dans l’espace et dans le temps ?

N’allons pas penser à un caractère irréversible des tendances intimes. Il est dit dans le coran que : « Quand arrive le Ramadan, les portes de la miséricorde s’ouvrent et les portes de l’Enfer se ferment, et les démons sont enchaînés.» Cela se comprend aisément. Le jeûneur est censé se détourner de tout acte, endroit et habitude répréhensibles. En plus, il doit s’investir à cultiver la saine pensée. Ainsi, il agit, en amont, au creuset des sources d’inspirations qui motivent tout acte illicite. N’est-il pas demandé  aux fidèles de prier, de lire le coran, d’être généreux et de redoubler d’effort dans le zikr ? C’est dans la perspective d’une conformité quasi généralisée aux prescriptions divines que Satan, notre commune envie de luxure, est encordé, en ce mois béni.

A des degrés et à avec des intensités qui varient en fonction de la salubrité de l’action du discours sur l’esprit, le diable se meut en chacun de nous. L’esprit est le nid où la rhétorique corruptrice est en concurrence permanente avec la lumière, saint esprit. Quand nous naissons, sans bagage empirique, sans affect, sans stigmate, notre pureté nous fait passer pour bon et inoffensif. Paradoxalement, la faiblesse physique du nouveau né jusqu’à celle de l’enfant grandissant laisse place au fur et à mesure que celui-ci prend conscience de sa vulnérabilité, sentiment d’insécurité. Par ailleurs,  sa capacité de nuisance s’accroit au rythme de son exposition aux externalités négatives de l’individualisme, privilège et intérêts accordés aux petits plaisirs de l’individu par rapport à ceux de tous les groupes sociaux.

Le libre arbitre ne doit pas se définir en simple aptitude à choisir. Plus encore, c’est une résistance entretenue à faire du mal et un dynamisme à se mettre dans l’action bénéfique à soi-même ou aux autres. Il ne peut en être autrement sans légitimer le droit individuel de nuire. On a tendance, dit-on, à reproduire les modèles de son enfance. Par exemple, un enfant brutalisé ou témoin de violence conjugale est susceptible de développer une agressivité. Pour autant, tous les enfants victimes de violence ne deviennent pas bourreaux, à leurs tours. Deux puissances mentales, l’une hargneuse et l’autre salutaire, entrent en compétition dans le bagage mental des sujets tiraillés en permanence ; et ce, de moins en moins qu’ils arrivent à se réaliser spirituellement.

Trop bon, trop con ou trop bon, trop pieux. Selon la perspective, l’homme donne sens et finalité à ses actes sans que les résultats au profit de l’impacté n’y changent substantiellement grand chose. Sinon, comment comprendre la résistance de tous les pays à la réduction des gaz à effet de serre. C’est dire que la pensée, en soi, n’est pas un moyen, même pas. Elle est point de départ. Elle alimente indifféremment le mal et le bien. Des contrecoups de l’expérience accumulée tout au long de la vie, l’homme n’arrive pas à réprimer suffisamment ses mauvaises tendances. Il lui faut plus que ça : des connaissances directes, non analytiques et non conceptuelles. A défaut, le plus en paix de tous, c’est celui que les imbéciles appellent imbéciles heureux et qui ne s’imaginent même pas en position de missionnaire luxurieux.

La haine, la jalousie, l’orgueil et toutes les autres tares génératrices de passions prennent racine dans la charge affective des personnes. L’éducation reçue jusqu’aux divers compagnonnages et leurs enchaînements se répercutent sur notre rapport à l’argent, à la renommée et au succès. Cependant, le plus important, au-delà du fait ponctuel sur lequel notre regard est dirigé, c’est la grille de perception et d’examen que nos croyances et valeurs nous prescrivent. Tout est là. Selon qu’on verse dans la spiritualité ou dans le modernisme bidon, nous nous laissons porter par un flegme indolent ou par un désenchantement brûlant, face aux épreuves et aux dons de la vie.

Les efforts de l’aspirant à la délivrance, mesure et consistance dans son rapport à la nature, s’exercent sur sa pensée purifiable. Son âme, faite de propensions à s’éprouver d’un côté et à subir d’un autre, est en perpétuelle ébullition. Elle s’élève et se libère au fur et à mesure qu’elle s’émancipe des suggestions pernicieuses au culte du plaisir et du paraître. Sous ce rapport, l’accomplissement assidu et fidèle des pratiques cultuelles constitue l’unique moyen de prévenir et de combattre continuellement les assauts dépravants, fureurs passagers. C’est pourquoi le cheminement spirituel, quête de liberté, refus d’autonomie et rejet d’individualisme, ne peut s’accomplir sans une obéissance enivrante à la transcendance de la toute-puissance.

Birame Waltako NDIAYE

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