Silèye Guissé : « Le diamant, c’est mon domaine »

Il est l’un des diamantaires les plus connus d’Afrique. Parti de son Fouta natal dès l’âge de 20 ans, Silèye Guissé a promené son ambition dans plusieurs pays africains en quête de la Pierre précieuse. Son voyage n’aura pas été vain puisqu’il trouvera son eldorado au Zaïre de Mobutu Sésé Séko où il fera fortune. Entretien avec un homme à l’expérience aussi précieuse que ses pierres.

Peut-on dire, M. Guissé, que le diamant vous a fait ?

Nous sommes les premiers Africains à connaître la valeur du diamant. Nous sommes les pionniers de son exploitation. On connaissait le diamant, mais il était sous le monopole des Blancs. A notre arrivée au Zaïre, les populations locales travaillaient dans les mines, mais les Blancs les trompaient en leur demandant de se laver avec de l’acide parce que le fait de toucher le diamant nuirait à leur santé. C’était juste un subterfuge pour les empêcher de voler le diamant. Quand nous sommes venus, nous mettions le diamant dans la bouche pour leur prouver que cette pierre n’était pas dangereuse. Les Blancs ont commencé alors à échanger le diamant contre des voitures et de l’argent, mais c’était toujours de la tromperie car les sommes proposées étaient toujours en deçà de la valeur réelle des pierres. C’est avec nous que cette tromperie a cessé. Le diamant, c’est mon domaine. Depuis que je suis sorti du Sénégal, je ne me suis intéressé qu’au diamant. Mes autres activités, c’est juste pour diversifier, mais mon activité principale reste le commerce du diamant.

Votre parcours a été plutôt mouvementé…

Le chemin a été très difficile. Je suis passé dans plusieurs pays. Quand nous sommes arrivés en Sierra Leone, on creusait dans les mines de diamant. Un travail très difficile, plus dur même que l’agriculture. Mais c’est l’espoir qui nous donnait des ailes. Un chercheur de diamant peut passer de l’extrême pauvreté à la qualité de millionnaire en un rien de temps. Cela donnait du courage. On est resté là-bas jusqu’en 1957. Au moment de l’indépendance, on a expulse tous les Africains de l’Ouest. Mais c’est surtout en Guinée que j’ai approfondi mes connaissances du diamant pour, plus tard, me lancer dans le commerce du diamant. La Guinée regorge de mines de diamant et de très bonne qualité. Les Blancs disaient à l’époque que l’agriculture valait mieux que l’exploitation du diamant. Sékou Touré a même voulu nous expulser. Il nous disait que l’exploitation du diamant était difficile et qu’il valait mieux donc se concentrer sur la terre. C’est après que j’ai migré vers la Côte d’Ivoire. Là-bas aussi, on nous a emprisonné pendant 6 mois. C’était en 1959. Je travaillais à Djérébanda. On nous a mis en prison sans procès, ni jugement pour de prétendues vérifications. Car on disait qu’il y avait des étrangers qui achetaient le diamant pour l’acheminer à Monrovia, au Liberia. J’ai été ainsi arrêté sur la base d’une dénonciation. C’est à la suite de cela que je suis allé m’installer en Centrafrique, mais l’exploitation du diamant y était interdite.

Est-ce que quelque chose vous prédestinait au commerce du diamant ?

J’étais un commerçant. J’achetais des marchandises pour les acheminer ensuite en Casamance. Des gens que je connaissais sont rentrés des mines de diamant en soutenant qu’on pouvait gagner beaucoup d’argent grâce à son exploitation. Le bouche à oreille a bien fonctionné. Quand je partais à l’aventure, mon activité marchait bien, mais je voulais plus.

Parlez-nous un peu du diamant?

Le diamant le plus cher est celui utilisé pour la joaillerie. Le moins cher est celui qui est destinée à une utilisation industrielle.

Aviez-vous rencontré des problèmes pour sortir le diamant ?

On nous interdisait de sortir le diamant. Mais on avait des solutions pour contourner les restrictions. A malin, malin et demi.

C’est quoi le prix d’une pierre de diamant ?

C’est difficile de fixer un prix. Cela dépend de la qualité. Le diamant, comme la personne, a des défauts. Tu peux avoir deux diamants de la même taille mais avec des spécificités différentes. Il y a 3.800 qualités de diamants. Je connais toutes sortes de diamant. J’ai fait une cinquantaine d’année dans ce domaine. C’est un travail avantageux mais très dur. On y laisse beaucoup de plumes. Mais si on travaille dans ce domaine sans réussir, d’autres diront qu’on n’a pas une bonne tête.

Comment était le Zaïre à l’époque où vous y viviez ?

Je suis parti dans ce pays en 1961, juste après l’indépendance. J’ai assisté à tous les moments durs de ce pays jusqu’à l’arrivée de Mobutu. On peut dire beaucoup de mal sur lui, mais c’était un grand bâtisseur. Il a donné beaucoup d’infrastructures. C’est un grand nationaliste et un panafricaniste convaincu. Le problème de l’Africain, c’est qu’il ne croit pas en lui-même. Un chef d’Etat doit respecter son peuple et savoir la responsabilité qui pèse sur ses épaules pour être à l’aise.

Quand êtes-vous rentré au Sénégal ?

Je suis rentré au Sénégal quand Mobutu a quitté le pouvoir. J’ai passé 40 ans au Zaïre. Presque toute ma jeunesse. Je dois dire que je n’ai pas obtenu de l’argent avec lui. C’est lui-même qui me devait de l’argent en quelque sorte. Les gens croient que c’est lui qui me donnait de l’argent. Avant sa mort, je lui avais prêté 150.000 dollars. En ce moment, il était un peu coincé, il n’avait pas accès à ses comptes. L’ère des conférences nationales et du multipartisme l’a un peu affaibli. Quand il est décédé, on nous avait pointé du doigt comme des mobutistes. Ceux qui l’ont renversé sont venus avec des enfants-soldats de 14 ans. La situation n’était plus stable. C’est ainsi j’ai décidé de rentrer parce que j’avais gagné assez d’argent pour me mettre à l’abri.

Il paraît que la concurrence était très féroce entre diamantaires ?

C’était très difficile. En 1984, on m’a refoulé du Zaïre sur dénonciation. On avait dit aux autorités que je faisais de la fraude sur les diamants. On avait saisi tous mes biens, mes diamants, une somme de 4 millions de dollars et mes maisons. Quand je suis rentré, Abdou Diouf avait fait une pression pour que je retrouve mes biens. Grâce à lui, je suis retourné au Zaïre et j’ai retrouvé une partie de mes biens. Les gens n’avaient aucune preuve contre moi. J’étais le seul Africain à avoir un comptoir de diamant là-bas. Tous les autres Africains, qui avaient du diamant, disaient, pour se mettre à l’abri, qu’ils travaillaient pour moi. J’ai été refoulé, mais je suis revenu en passant par le Salon d’honneur. Cela m’a rendu célèbre. Et chaque fois que des gens venaient se plaindre auprès du Premier ministre, il leur disait de me laisser tranquille pour ne pas ameuter les autorités sénégalaises.

On a l’impression que vous n’avez fait que délocaliser votre activité au Sénégal…

J’étais dans d’autres secteurs. Mais c’est là où l’homme a réussi à faire son chemin qu’il se sent plus à l’aise. J’ai ramené le matériel de mon comptoir au Sénégal. Anvers, en Belgique, a plus de 3.000 bureaux de ventes, mais il n’y a pas de diamants là-bas. Le diamant vient d’ici, d’Afrique. Je me suis dit que si j’installe mon comptoir ici, le diamant pourra transiter au Sénégal. Mais l’activité du diamant n’est pas encore développée chez nous parce qu’il n’y a pas encore une autorisation officielle de l’Etat pour ouvrir des comptoirs. Cela aurait pourtant été bénéfique pour notre pays parce que nos voisins sont riches en diamant. Le Sénégal est calme et stable et nous avons une monnaie garantie.

Vous êtes très attaché à la cause noire. Que vous inspire l’élection d’Obama en Amérique ?

L’espoir est immense et cela commence même à se faire sentir. D’abord son élection a été la plus populaire et la plus suivie de l’histoire des Etats-Unis. C’est un symbole et un avantage pour lui. C’est une consécration de la lutte menée par Martin Luther King. Obama venait de naître quand Martin Luther King disait qu’il y aura un jour une égalité des races aux Etats-Unis. Il a posé sa candidature parce que Martin Luther King s’est battu pour l’égalité des races. En plus Obama est un président légitime parce que tous les présidents des Etats-Unis sont des émigrés. Ils ne peuvent pas le critiquer. S’il était un descendant d’esclave, les gens allaient lui sortir ses origines pour l’humilier. Les Africains l’ont soutenu, mais qu’ils sachent qu’il est élu pour être président des Etats-Unis. Il va travailler pour son pays. C’est juste une fierté pour nous Africains et nous avons montré à la face du monde que l’homme noir vaut quelque chose. Barack Obama porte déjà chance aux Etats-Unis.

*Sileye Guissé est mort en 2011.
Cette interview du grand diamantaire, a été réalisée en 2009 par l’Observateur.

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