Sous le masque, la télé perd son art (Jean Meissa Diop)

L’esthétique de la télé en a pris un sacré coup, et devra attendre que disparaisse le risque de contamination de la maladie contagieuse et mortelle. Et tant que le danger de mort rodera et frappera, ceux et celles qui apparaissent au petit écran seront des entités sans visage – ou alors à la moitié de la figure masqué, du nez au menton, par un morceau de tissu rendant impossible à identifier tout-e intervenant-e. Une situation inédite dans l’histoire de ce média dont on conçoit mal que l’esthétique aille sans visages découverts.

La télé n’est donc plus la télé, jusqu’à nouvel ordre. Un aspect de ce qui fait sa beauté, son art et sa raison d’être est suspendu, par la force majeure et aussi par celle de l’autorité légale. C’est si vrai que le préfet de Dakar a fait irruption au siège de la chaîne de télévision dakaroise Walf-Tv, pour menacer cette dernière de sanction de fermeture si une de ses productions, «Le Grand Soir», en l’occurrence, devait se poursuivre sans que ses animatrices et leurs invités ne soient masqués. Une menace ubuesque tout comme, d’ailleurs, le manquement qu’elle se propose de sanctionner.
Et pour ne rien arranger, le gendarme de l’audiovisuel (Conseil national de régulation de l’audiovisuel, Cnra) s’est ou est mêlé de l’affaire, lui et son pendant autorégulateur le Conseil des diffuseurs et éditeurs de presse du Sénégal (Cdeps) ont rendu public un communiqué conjoint avertissant qu’«un plateau de télévision, en plus des animateurs, ne pourra accueillir plus de cinq invités». Seconde exigence des deux organes : «la distanciation physique d’au moins un mètre entre les participants de l’émission sur le plateau de télévision». Tel est le nouveau format conjointement défini.

Elles sont compréhensibles les interventions concomitantes de l’autorité préfectorale, de la régulation et de l’autorégulation ; mais, le téléspectateur ressent forcément un goût d’inachevé et de la frustration de regarder des intervenants sans pouvoir les dévisager, même si l’écritel (nom générique du «synthétiseur d’écriture») les identifie en noms et qualité sous lesquels ils interviennent.

Mais, le format du masque imposé aux chaînes de télévision n’existe nulle part au monde. L’«inapplicabilité de cette mesure (…) ferait du Sénégal une exception dans le monde», a prévenu le communiqué. «(…) Aucune télévision dans aucun pays du monde ne fait porter le masque aux personnes sur un plateau de télévision, aux animateurs comme aux invités de l’émission.»
Habitué à être invité sur les plateaux de télévision, un dirigeant de l’Ong Jamra, Mame Mactar Guèye, annonce sa décision de, désormais, «décliner toutes les (prochaines) invitations, car ne pouvant concevoir d’exercer (sa) liberté d’expression constitutionnelle en ayant la bouche bâillonnée, fût-ce par un masque-covid-télé».
Mais, quoiqu’on dise, ce format à la fois forcé et consensuel, doit amener la plupart des chaînes de télévision sénégalaises à la reconfiguration, voire à la mise aux normes de leurs espaces de production d’émission. «Exception faite de deux à trois chaînes, toutes les autres sont installés dans des immeubles qui furent, initialement, à usage d’habitation, mais dont les chambres à coucher sont reconverties en studios», se navre un professionnel de l’audiovisuel. Que ce soit ou pas pour des raisons liées au risque de contamination d’une maladie, la plupart des studios ne peuvent pas accueillir avec confort plus de cinq personnes. Cinquante mètres carrés est la norme d’un studio de télévision pour accueillir un tel nombre d’invités et d’animateurs. A Dakar, une certaine chaîne de télé est d’une surface de 3 mètres sur 2».

Il est peu probable que les télévisions sénégalaises apprennent des leçons en cours et se mettent aux normes. Parce que, même en temps normal, certains studios sont si exigus que ceux qui y sont invités paraissent étouffer. Là non plus, la télé perd de son art.

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