Un saccage synonyme de censure, (Jean Meissa Diop)

Courroucés que le journal Les Echos a annoncé la contamination à la Covid-19 de leur guide religieux, des disciples du mouvement Moustarchidine ont déferlé à la rédaction du quotidien pour y installer la castagne, semant ruine et désolation. Ils sont horrifiés de lire la nouvelle de la maladie de leur guide – une occurrence qu’ils semblent dénier à un journal le droit de révéler. En clair, un journal est disqualifié pour parler de la maladie d’un chef religieux, a fortiori quand cette information serait inexacte, selon les auteurs et  comparses de l’agression. La loi offre à qui s’estime être victime d’une fausse information d’adresser au média qui l’a diffusée ou un démenti, ou un rectificatif ou une précision ou une mise au point. Quatre formules au choix de qui estimerait fausse l’information et que la loi fait obligation à l’organe de presse de diffuser. Il n’y a donc aucune raison d’actionner les gros bras, pétroleurs et cogneurs.

Il y a dans ce pays une tendance lourde aux représailles physiques contre des organes de presse  et des journalistes quand ils annoncent des informations qui mécontentent. Mises à sac des journaux L’As, 24 Heures Chrono... Et le plus spectaculaire a été le saccage, en septembre 2009, du groupe de presse Wal Fadjri par des talibés du guide religieux Serigne Modou Kara Mbacké, une expédition dévastatrice dirigée par le propre frère du marabout. Ils s’étaient attaqués à un tout aussi guide religieux, Sidy Lamine Niass, alors président du groupe Wal Fadjri. L’affaire fut si retentissante qu’elle capta l’attention du  pays – et même au delà – des jours durant.

Le dessein des agresseurs de semer la terreur contre des organes de presse afin qu’aucun n’ose plus diffuser une information qui déplaise à un chef religieux et à ses disciples. On ne doit pas avoir oublié les oukases d’une certaine Fédération des maîtres coraniques au lendemain d’un carnage à un daara à Thiès où un précepteur déséquilibré égorgea (oui, ce fut le mot) un talibé et éventra (sic, hélas) deux autres. La fameuse fédération, dans une déclaration, interdisait à la presse de commenter cette tuerie. Oui, vous avez bien lu : «interdit à la presse de commenter».

On ne peut s’empêcher de voir par cette injonction une tentative d’interdire à des journalistes d’user d’un des genres rédactionnels consacrés pour traiter une information. Tentative aussi d’infléchir la ligne rédactionnelle d’organes de presse auxquels il est reproché de traiter une information de manière libre, indépendante, exacte, équilibrée et équitable.

Il faut vraiment s’inquiéter quand le contenu d’un organe de presse doit suivre les courbes d’une ligne rouge tracée par des entités agissant au nom de logiques de tous ordres. Cas des saccageurs du journal Les Echos. Pour eux, il faut faire peur de la manière la plus violente pour ôter au journaliste toute envie de diffuser, à l’avenir, une information concernant leur marabout. C’est là un acte de censure au forceps.

Il est réconfortant et rassurant que des organisations de défense de la liberté de presse comme Reporters sans frontières (Rsf) aussi bien que des organisations professionnelles sénégalais comme la Coordination des associations de presse (Cap), l’Association des professionnels de la presse en-ligne (Appel) et des voix personnelles aient protesté et dénoncé la pantalonnade contre Les Echos. Il le faut bien ; car tout téméraires que soient leur  premier  acte, des agresseurs comme ceux contre le journal dakarois ont rarement le  toupet de revenir sur les lieux de leur crime après qu’un tollé aura réprouvé le forfait. Quoique les séides du 03 août aient clamé n’avoir rien regretté de leur vilain acte et qu’ils le referaient s’il était à refaire.

Non, il ne faut jamais se lasser, jamais se décourager. Surtout que les malfaiteurs du 03 août 2020 ont été arrêtés par la gendarmerie. Pour autant, le groupe Wal Fadjri n’oubliera jamais qu’au lendemain du raid contre lui, le concepteur et commanditaire de l’opération courait et court toujours, comme s’il n’a pas été annoncé partout qu’il était «recherché activement par la Police».

WALF

Share

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *